Pourquoi n’y croyons-nous pas ou plus ? /// Raphaël Anzenberger

En 2003, un séisme d’amplitude de 10 sur l’échelle des missiologues remettait à plat toutes les statistiques conventionnelles quant à la progression de l’évangélisation dans les pays d’Asie Centrale. Dans son livre Church Planting Movement (Mouvement d’implantation d’Églises), David Garrison démontrait, chiffres à l’appui, que l’Église de Jésus-Christ pouvait connaître une croissance exponentielle en passant de la logique d’addition à celle de multiplication. Autrement dit, si chaque chrétien se réappropriait l’appel de « faire des disciples de toutes les nations » alors effectivement, l’Église pourrait accomplir son mandat missionnaire en un temps record. La Chine, l’Inde, l’Afrique montraient le chemin…

Ces travaux ont profondément bouleversé la stratégie missionnaire de la deuxième plus grande agence missionnaire au monde, l’International Mission Board (IMB). Jerry Rankins s’est saisi des travaux de Garrison et a retourné son agence comme une crêpe. Vous aviez entendu dire qu’un missionnaire devait amener des personnes à Christ puis bâtir une Église ? Que nenni, dorénavant, le missionnaire jouera le rôle de catalyseur en formant des disciples qui se reproduiront dans d’autres et ainsi de suite… De ce mouvement de multiplication de disciples naîtra un mouvement de multiplication d’Églises. Pas surprenant d’apprendre récemment le remplacement de Jerry Rankins par un autre « gourou » de la multiplication de disciples, David Platt, à la direction de la puissante IMB. La boucle est bouclée…

Quelques définitions pour y voir plus clair

Disciple : un disciple c’est quelqu’un qui est transformé progressivement par le Saint-Esprit lorsqu’il exprime son amour pour Dieu en obéissant aux commandements de Jésus, en se consacrant à sa mission, et se soumettant pleinement à son autorité. En tant que disciple, il est appelé à faire des disciples à son tour.

Un « faiseur de disciple » : est une personne, qui, au travers de la communauté, entraîne d’autres à suivre Jésus et les incite à devenir eux-mêmes disciples. Faire des disciples implique la mise en place de systèmes reproducteurs et d’un écosystème sain qui favorise la croissance.

Mouvement de disciples ou d’Églises : un mouvement est une action de l’Esprit Saint caractérisée par la reproduction soutenue de disciples (ou d’Églises) par multiplication (par opposition à l’addition) dans un laps de temps court.

On estime qu’on peut assister à la naissance de quatre générations de disciples en trois ou quatre ans.

Depuis 2003, l’eau a coulé sous les ponts. Mais la question continue de tarauder les missiologues :

si la présence de mouvements de multiplication de disciples est incontestable là-bas, est-il cependant réaliste de croire qu’un jour un tel mouvement de l’Esprit verra le jour ici, en Occident ? En particulier en Europe ? Ou même, en France ?

Ah ! On retrouve là deux caractéristiques du sentiment européen : le scepticisme et le cynisme. Le premier dit : cela ne peut pas se passer chez nous, car l’Europe, c’est bien différent du reste du monde. Le deuxième dit : cela ne se passera pas chez nous, car Dieu a quitté le Continent depuis bien longtemps…

Devant l’impossible, on compte : un pain, deux poissons, douze disciples. Pas assez pour nourrir autant de monde ! On n’y croit pas, on n’y croit plus parce qu’on n’y a jamais cru…

Pêcheurs d’hommes : mode d’emploi

« Lorsque Jean eut été arrêté, Jésus se rendit en Galilée. Il y prêcha la Bonne Nouvelle qui vient de Dieu. Il disait :

– Le temps est accompli. Le règne de Dieu est proche. Changez et croyez à la Bonne Nouvelle. Un jour, comme il longeait le lac de Galilée, il vit Simon et André, son frère. Ils lançaient un filet dans le lac, car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Ils abandonnèrent aussitôt leurs filets et le suivirent.[1] »

Est-il possible de former chaque chrétien à devenir pêcheur d’hommes ? Jésus semble y croire, lui. Notez la progression dans le texte ci-dessus. Jésus prêche l’Évangile à plusieurs : annonce du Royaume et urgence de se repentir et de croire à la Bonne Nouvelle. Puis Jésus appelle Simon et André à le suivre pour en faire des pêcheurs d’hommes. Jésus prêche, appelle et forme pour envoyer. Certains croient, suivent et poursuivent sa mission[2]. À ce stade nous pouvons déjà tirer quelques principes :

1. Un disciple suit son maître et poursuit sa mission. Voilà pour une définition simple et concise de ce qu’est un disciple selon Jésus. Car de tous temps des disciples ont suivi des maîtres sans forcément poursuivre leur mission. Parce que le maître ne voulait pas partager son secret ou parce qu’un disciple devait s’affranchir de son maître pour devenir lui-même son propre maître. Mais Jésus partage son secret avec nous (Il nous montre le chemin, nous accorde son Esprit et son autorité) et nous demande d’enseigner tout ce que nous avons appris de lui (nous sommes tour à tour disciple et maître mais sans jamais nous éloigner du Maître).

2. L’évangélisation n’a de sens que lorsqu’elle est appréhendée dans le contexte plus large de la formation de disciple. Autrement dit : l’appel à suivre et poursuivre la mission de Jésus fait partie intégrante de l’appel à la conversion[3].

3. On ne devient pas disciple sans formation. Jésus a pris trois ans et demi pour former ses disciples. Les évangiles nous permettent de découvrir sa méthodologie : évangéliser, enraciner, équiper, envoyer (plus là-dessus dans quelques lignes).

4. La formation n’est pas la finalité, la reproduction si. Les disciples le sont devenus pleinement lorsqu’ils ont pêché des hommes à leur tour ! L’obéissance à laquelle Jésus nous appelle est une mise en mouvement, une transmission de ce que nous avons reçu de lui.

Comment former des disciples aujourd’hui ?

Martin Robinson dit qu’il faut retravailler le processus de formation de disciples aujourd’hui en mesurant l’enjeu de la guerre des cultures[4]. Parmi les valeurs séculières émergentes qui s’opposent aux valeurs bibliques, quatre prédominent :

Valeur séculière  Valeur chrétienne  
La radicalité de l’individualisme : chacun cherche à vivre en autonomie. L’individu comble seul ses propres besoins.  vs La vie chrétienne en communauté : la valeur de l’individu se définit dans et au travers de sa relation aux autres.  
La société de consommation : l’occident est devenu un monde de consommateurs plus qu’un monde de producteurs. Par conséquent, nos désirs (ce dont nous avons envie) sont devenus plus importants que notre contribution (ce que nous pouvons donner).  vs La vie chrétienne de sacrifice : en devenant un vrai disciple, le chrétien renonce à soi, jeûne, donne de son temps et de son argent.  
La primauté du droit : s’occuper des droits de l’homme est chose admirable. C’est en accord avec les valeurs chrétiennes. En revanche, cette préoccupation louable peut devenir aussi une façon de nourrir l’égoïsme de l’homme.  vs L’éthique chrétienne : les disciples de Christ, tout en insistant sur la protection des droits de l’homme, sont prêts à renoncer à leurs propres intérêts.  
La tradition remise en question : la génération actuelle ne suit pas les traditions en lien avec le passé, surtout quand elles sont d’ordre religieux. De plus, elle remet en question l’idée même d’autorité.  vs La formation de disciples : fondée dans les Écritures, elle est nourrie par la communauté de foi qui traverse les âges.  

Développer de nouveaux réflexes

Robinson propose de développer de nouveaux réflexes pour former des disciples au sein d’une société de plus en plus sécularisée. Si l’approche des dernières décennies fut de : 1) annoncer l’Évangile au disciple pour qu’il croie, 2) inculquer les commandements afin de 3) l’accueillir dans la communauté chrétienne (Croire-Obéir-Appartenir), il propose tout simplement d’inverser le processus. En effet, les études montrent que les personnes vivant en communauté apprennent de manière naturelle à obéir aux commandements de Dieu. Le pas de foi se réalise généralement après que la personne rejoigne la communauté. L’approche est donc : Appartenir-Obéir-Croire.

Le nouveau paradigme recouvre les deux axes de la formation de disciple : intentionnalité (approche linéaire) et communauté (approche circulaire).

L’axe de l’intentionnalité : définir les jalons dans l’accompagnement spirituel du disciple

Un survol chronologique des quatre évangiles[5] permet de reconstruire la méthodologie[6] que Jésus a employée pour former ses disciples :

Référence  JalonsTransformationObjectifs 
Jean 1 : 35-51  « Venez et voyez »  De spectateur à croyant  Suivre le maître  Évangéliser  
Matt. 4 : 18-22  « Suivez-moi »  De croyant à engagé     Enraciner
Marc 3 : 18-19  « Il en établit 12 pour les avoir avec lui »  D’engagé à apprenti  Poursuivre sa mission  Équiper  
Jean 20 : 21  « Comme le Père m’a envoyé, je vous envoie  D’apprenti à co-ouvrier   Envoyer  

Suivre le Maître

Lorsque l’évangélisation s’opère dans un contexte communautaire, le PEC (pas-encore-chrétien) comprend que donner sa vie à Jésus implique de s’engager dans l’Église. Je crois parce que j’ai déjà choisi d’appartenir. Astuce : plus vite vous plongerez le PEC dans une étude biblique sur la personne de Jésus, plus vite il pourra saisir ce que Jésus demande de lui. Un peu comme les premiers disciples ! Vous pouvez par exemple proposer de lire chaque semaine un des sept miracles de l’évangile de Jean. Parfait pour présenter la personne et l’œuvre de Jésus. Mais aussi explorer les différentes réactions que les disciples ont quand Jésus les place au pied du mur ! Une fois que s’opère le pas de foi, poursuivez avec un cursus qui enracine le croyant dans sa foi. Nous utilisons les 13 Leçons de Vie Spirituelle, une étude inductive de Jean qui travaille à la fois les disciplines spirituelles (lecture, méditation, mémorisation, prière, témoignage), la théologie biblique, l’apologétique, la dogmatique et le combat spirituel[7]. L’objectif Poursuivre la mission du Maître : enraciner le croyant dans sa foi et lui donner le goût de s’engager dans la mission de Jésus.

Chaque chrétien a le devoir de veiller sur son prochain. Ce sont les 21 « les uns les autres » du Nouveau Testament. Quoi de mieux que de mettre les disciples en micro-communauté[8] pour lire la Bible ensemble, s’exhorter à la piété, s’encourager à l’évangélisation ? Que de développer des groupes de prières un peu partout dans la ville pour intercéder pour nos familles, nos quartiers, nos autorités ?

Chaque chrétien a aussi reçu au moins un don spirituel. Quel est ce don ? Comment le travailler et le mettre à profit de l’Église ? Un tel aspire à une charge de responsabilité. C’est une bonne chose ! D’autres discernent un appel pour l’évangélisation ou pour l’enseignement. D’autres se passionnent pour l’engagement social. Équiper les saints en vue du ministère, c’est aussi reconnaître publiquement leur mission au sein de l’Église. C’est le sens de l’envoi, au près comme au loin.

Jésus était intentionnel dans son appel (« Je vous ferai pêcheurs d’hommes »), dans sa formation (« Il en établit douze pour les avoir avec lui ») et dans son envoi (« Faites de toutes les nations des disciples »). Faut-il l’être aussi ? Avec toute la discipline que cela requiert ? Attention, les dents grincent. Du côté des paroissiens mais aussi du côté des pasteurs… Doit-on « forcer » les chrétiens à s’engager comme les disciples de Jésus ? N’est-ce pas, après tout, le rôle de ceux qui ont été formés à l’institut ? Où trouver le temps ? Avec quels moyens ? Une fois placé devant le choix de se former comme disciple, le chrétien comprend rapidement qu’il risque une mutation profonde de son identité et de sa mission. Après la guerre des cultures à l’extérieur (séculière vs. chrétienne) voilà le clash des paradigmes à l’intérieur (chrétienté vs. biblique).

Le chrétien face au paradigme  ChrétientéBiblique
Comprend l’Église comme  Un endroitUne communauté
Se préoccupe de  Être fidèleSe reproduire
Vit sa foi principalement par  RéunionsRelations
Voit le pasteur comme  ProfessionnelFormateur
Se risque d’être  VulnérableRedevable

Il s’agit effectivement d’un changement de paradigme pour ceux qui ont connu l’Église d’avant et hésitent encore à vivre l’Église d’après. Pour ceux comme Hélène qui ne connaissent rien d’autre que le paradigme biblique, rien n’est plus naturel… que de suivre le mouvement ! Pas de comparaison, juste une évidence. Dany Hameau a raison[9]. Être un disciple HARDCORE, c’est hard pour ceux qui réalisent l’écart entre les paradigmes ! Le chemin est étroit. Qui voudra l’emprunter ? Là encore les études[10] montrent que seule une minorité est prête à changer de paradigme.

Attention, deux écueils à éviter ! Premièrement : il ne s’agit pas de culpabiliser les chrétiens quant à leur foi et leur engagement. Ceux qui sont attachés au paradigme de chrétienté ont cru dans l’Évangile qui sauve et vivent leur foi avec dévotion et fidélité. Mais le modèle de discipulat selon Jésus n’a pas été enseigné ni incarné. Difficile pour eux de comprendre de quoi vous parlez lorsque vous dites le mot disciple. Deuxièmement : il ne s’agit pas non plus de dénigrer la majorité pour privilégier seulement les quelques-uns qui souhaitent faire le grand saut. La clé est de créer une culture de discipulat qui permette à l’ensemble de la communauté de prendre le relais de l’intentionnalité. Explications.

L’axe de la communauté : penser l’Église comme « écosystème » qui favorise la formation de disciple

L’axe de l’intentionnalité est linéaire : le but est de visiter les jalons dans l’accompagnement spirituel du disciple, et dans l’ordre : évangéliser, enraciner, équiper et envoyer. Mais la formation de disciples se fait toujours en communauté. D’où la nécessité de penser l’Église locale comme un écosystème de discipulat à quatre dimensions qui favoriserait l’émergence de disciples[11] :

Dimensions  PrincipesObjectifs
Le Culte Participatif  Un lieu d’adoration et de rencontre autour de la Parole avec interaction entre les participants  Casser la fausse séparation clergé/laïc en proposant un temps de question-réponse sur la prédication par ex. Donner l’occasion aux saints de témoigner de leur engagement.  
La Communion Fraternelle  Un lieu de communion et d’intercession intergénérationnel  Créer un espace de rencontre entre les participants. La taille du groupe doit être entre 8 et 15 participants.  
La Redevabilité  Un lieu d’exhortation à la croissance personnelle dans la piété et l’évangélisation  Lire la Parole de manière régulière et conséquente, être redevable de sa vie de piété, s’engager à témoigner autour de soi. Entre 3 et 5 personnes. Par sexe.  
L’Accompagnement Spirituel  Des personnes ressources pour la formation de disciple, la formation théologique et le discernement des vocations.  Encourager chaque disciple à enraciner d’autres disciples dans la foi, développer la formation et le coaching en adéquation avec la vocation.  

« Y’a qu’à, faut qu’on » : Disciples.fr

Peut-on sérieusement rêver d’un mouvement de multiplication de disciples en France ? Plusieurs y croient : BLF Editions qui sort coup à coup « Suis-moi » de David Platt et « Multipliez-vous ! » de Francis Chan. Des responsables de plusieurs fédérations d’Églises du Cnef regroupés au sein d’une Communauté d’Apprentissage et qui ont planché trois jours durant sur ce thème avec des apports de Steve Smith, collègue de David Garrison. Une trentaine d’Églises locales qui, après avoir assistées aux Journées Régionales de l’Évangélisation de FE, ont lancé une série de projets. D’où la naissance d’un portail dédié à cette réflexion : Disciples.fr. Vous y trouverez des témoignages d’experts, de praticiens, un blog, des outils… Tout ce qu’il faut pour réfléchir ensemble au défi de Jésus : Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. Bonne visite !


[1] Marc 1 : 14-18, BDS

[2] Faut-il prendre l’appel des disciples dans les évangiles comme un appel général adressé et valable pour tous chrétiens, ou comme singulier aux douze ? Plusieurs lectures sont possibles. Pour une étude approfondie, se référer à David Bosch Dynamique de la mission chrétienne. Histoire et avenir des modèles missionnaires (Karthala, 2009), chapitre 2 : La mission dans l’Évangile de Matthieu : une façon de faire des disciples

[3] Martin Robinson, Planting Mission-shaped churches Today (Monarch Books, 2006)

[4] Martin Robinson, Planting Mission-shaped churches Today (Monarch Books, 2006)

[5] Se référer par exemple à Thomas & Gundry A Harmony of the Gospels: New American Standard Edition (HarperOne, 1986)

[6] Cf. Bill Jones The Ministry Multiplication Cycle (Columbia International University). Ce qui nous intéresse ici est l’idée de mouvement dans la formation, plus que la typologie. Voir aussi Robert Coleman Évangéliser selon le Maître (BLF Éditions, 2013)

[7] Vous pouvez contacter Rébecca Taylor rebecca@evangeliquedeloches.fr pour plus d’informations sur les sessions de formation sur cet outil

[8] Cf. Neil Cole Une Bible, un café, des disciples (Clé, 2008)

[9] Dany était l’orateur de Jcrois sur le thème du discipulat

[10] Cf. Steve Smith T4T: a Discipleship Re-Revolution (WIGTake Ressources, 2011). Smith avance le chiffre de 20 %

[11] Cf. Robinson, 2006

Raphaël Anzenberger