La pandémie a éclairé un phénomène, qui devient pandémique lui aussi. Celui des fake-news et autres théories complotistes. Plus inquiétante, la porosité de beaucoup des chrétiens à ces théories. Essayons d’y voir plus clair.
Oui les mensonges existent
C’est un fait : on ne nous dit pas tout ! Les mensonges, dissimulations, manipulations existent. Pas pour autant l’existence d’un complot. En réalité, tout finit toujours par se savoir ! Certains prétendent qu’une force obscure s’efforce de dissimuler des faits délictueux, alors d’autres travaillent à tout révéler.
En médecine ? L’affaire du Médiator confirme que les méthodes cachées des laboratoires finissent par être démasquées.
En politique ? Récemment un projet de loi a été déposé pour contrôler les ventes d’armes françaises. Parce que certaines pratiques inadmissibles ont été divulguées.
L’impérieux besoin d’explication
« Les théories du complot sont aussi un moyen pour les gens de donner un contexte et un sens aux événements qui les effraient. Sans une explication cohérente des raisons pour lesquelles des choses terribles arrivent à des personnes innocentes, ils devraient accepter de tels événements comme n’étant rien de plus que la cruauté aléatoire d’un univers indifférent ou d’une divinité incompréhensible. » The Death of Expertise, Tom Nichols.
Interrogeons-nous sur notre besoin de tout expliquer, de tout comprendre. Nous devons accepter nos limites. Nous ne sommes pas capables de tout appréhender, de tout déchiffrer dans la masse des infos parfois contradictoires.
Vulnérables
Il est possible que notre histoire personnelle explique notre attirance ou notre intérêt – ou notre vulnérabilité ? – pour certaines théories. Ma première épouse est décédée d’une sclérose en plaques. Pendant une période circulait une spéculation qui prétendait que cette maladie aurait été provoquée par certains vaccins. Cette hypothèse est fausse. J’aurais pu, confronté aux inconnues de cette maladie, à l’inacceptable, rechercher à tout prix une explication, une réponse… Ce que nous avons vécu, nous rend perméables à certaines théories, au-delà du rationnel.
Conduits par nos émotions
Nos émotions sont sollicitées par l’avalanche d’informations. Souvent devant des événements violents, difficiles à expliquer. Et nous ne supportons pas l’absence de réponse. « Les théories [de la conspiration] font également appel à une forte tendance au narcissisme : il y a des gens qui choisiraient de croire à des absurdités compliquées plutôt que d’accepter que leur propre situation soit incompréhensible, résultat de problèmes dépassant leur capacité intellectuelle à comprendre, ou même leur propre faute. Autrement dit : – Les masses ont été trompées par les médias et/ou le gouvernement, mais je suis spécial et différent, et je connais la vérité ! » Joe Forrest[1].
« Les théories du complot jouent sur notre peur en nous fournissant une émotion plus puissante : la rage. La peur peut si rapidement se transformer en colère parce qu’elle fournit un objet : ils sont à blâmer, ils ont causé cela, ils méritent d’être punis. » Andrew Mc Donald[2]
Besoin de contrôle
Et si cette volonté, de savoir, d’être au courant, de connaître la vérité à tout prix, relevait en réalité d’un désir profond de contrôle ? « Les théories du complot parlent de notre désir de faire partie d’une histoire plus grande que nous. Et ce qui me frappe, c’est que les chrétiens devraient déjà croire que c’est vrai. Les chrétiens ne devraient pas avoir besoin d’adhérer aux théories du complot pour se sentir spéciaux, ou pour donner un sens au monde, ou pour rendre leur vie plus excitante.
Mais nous sommes tellement ravis par les théories du complot que je me demande si nous croyons que servir le Dieu créateur de l’univers est vraiment suffisant. » Joe Forrest[3]
Le besoin de savoir
Nous devrions débusquer une tentation cachée. Celle d’affirmer notre valeur au travers de ces idées que nous partageons à l’envie via les réseaux sociaux. Dans Radicalement ordinaire, l’auteur écrit : « Nous trouvons notre valeur lorsque nous jouons un rôle dans le grand scénario de l’histoire du monde. »[4]
Il y a, pour nous évangéliques, un risque : celui de vérifier nos croyances, en particulier eschatologiques à l’aune de l’actualité. Exemple : la fameuse marque de la bête. Au début des années 80 j’animais une émission de radio locale. Je me souviens- et j’en rougis encore- d’avoir consacré une émission au code barre, aujourd’hui généralisé. Un frère, informaticien, expliquait que celui-ci était la fameuse marque de la bête. Les trois doubles barres plus hautes que les autres signifiant 6 ! Plus d’humilité et moins de certitudes mal placées, nous auraient éviter le ridicule !
Le droit de ne pas savoir
Je pense que nous savons trop de choses. A. Soljenitsyne, prophétique, dans son fameux discours d’Harvard déclarait : « Tout le monde a le droit de tout savoir ! » est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information.[5] »
Vérité vs mensonge
Ed Stetzer écrit : « S’il y a un groupe de personnes qui devrait se soucier de la vérité, ce devrait être celui qui croit que « la vérité vous rend libre ».
Nous devons être très vigilants. Exercer notre discernement. Nous sommes responsables de nos choix médiatiques. À qui faites-vous confiance ? À Facebook ? Aux chaînes d’info continue ? Ou aux médias qui font un vrai travail journalistique. Nous avons, comme chrétiens un devoir de vérité, et un devoir d’unité. Je pense à ce verset : « Refusez de participer aux calomnies, ne laissez aucun propos blessant ou inconvenant, ou simplement inutile, franchir le seuil de vos lèvres. Cherchez les mots qui aident et encouragent. Que chacune de vos paroles contribue au progrès spirituel des autres ; dites à propos, elles pourront être le moyen par lequel Dieu bénira ceux qui vous entendent. » Éphésiens 4.29 Parole Vivante
Vérité et témoignage
Daniel Bennett pose une question cruciale. « Si les chrétiens diffusent des théories conspirationnistes [à propos des élections, ou des vaccins, etc.], quelle crédibilité aurons-nous lorsque nous annonçons au monde la Bonne Nouvelle d’un Sauveur ressuscité ? […] Paul exhorte Timothée et son Église à n’avoir rien à faire avec des mythes irrévérencieux et stupides” (1 Timothée 4.7). Cela implique notre capacité à discerner les faits de la fiction et à le faire sans la béquille rassurante du préjugé de confirmation. Les médias sociaux facilitent plus que jamais l’adoption de sources réconfortantes plutôt que légitimes. Tout comme l’Église primitive a été mise en garde contre l’adoption d’informations tentantes mais médiocres, nous le sommes nous aussi. » Daniel Bennett[6]
Alimenter notre vraie passion
Voici le témoignage d’un pasteur américain. « Confession : En tant que pasteur en Amérique rurale, je me rends compte de ce sentiment sous-jacent de honte profonde. Je sens que les gens de NOTRE Église ont pleinement adhéré aux théories du complot et ont apparemment perdu tout intérêt pour l’Évangile que nous avons tenu semaine après semaine depuis près de 12 ans. »[7]
Ces propos honnêtes ont déclenché une avalanche de réactions. Pourtant l’enjeu semble clairement identifié. Et un certain constat posé. Constat renforcé par les déclarations du président de l’Alliance Évangélique Mondiale.
« Notre plus grand problème est que la connaissance de la Bible s’efface. C’est le plus grand problème que nous ayons au-delà de toutes les différences théologiques, des problèmes financiers et des questions politiques. […] Parce que si les évangéliques ne connaissent plus la Bible, cela n’a aucun sens que nous soyons un mouvement biblique. Nous n’avons rien d’autre. Nous n’avons pas de pape, nous n’avons pas de structure qui nous maintient ensemble, peu importe ce que nous croyons. Nous devons nous asseoir et étudier la Bible, connaître les Écritures, et être correctement équipés pour le ministère. » Thomas Schirrmacher[8]
Cultiver votre terrain
Proverbes suggère quelques règles d’hygiène pour fortifier notre santé spirituelle « Celui qui marche dans l’intégrité sera sauvé, mais celui qui suit deux voies tortueuses tombera dans l’une d’elles. » Proverbes 10.9. Sur quelles voies peut nous mener un penchant vers ces théories ? Qu’allons-nous en retirer ? La joie, la paix ? L’intégrité : ne partager que la vérité, donc des infos vérifiées, garder notre réserve sur des questions pour lesquelles nous n’avons pas de compétence, sont-elles importantes à nos yeux ? Sont-elles importantes au regard de nos relations ? Alors que nous alimentons, relayons des propos non vérifiés, non fondés, le diable doit bien se réjouir. « Celui qui cultive son terrain est rassasié de pain, celui qui poursuit des réalités sans valeur est rassasié de pauvreté. » Proverbes 12.11
Les réseaux sociaux nous somment de participer à des débats, à des échanges d’opinons qui ne sont pas les nôtres. Qu’est-ce qui nous occupe ? L’urgence de relayer une vidéo qui prétend exposer la vérité sur les vaccins ou l’avance du Royaume de Dieu ? Quelle part de cette mission Jésus vous a-t-il confiée ? Qu’est-ce qui finalement occupe nos cœurs, nos pensées ? À quoi consacrons-nous notre énergie, notre temps ?
Dépendons du Seigneur
« Faites tout ce que vous avez à faire, dites ce que vous devez dire, dans la dépendance du Seigneur Jésus. Adressez par lui vos remerciements à Dieu le Père. » Colossiens 3 :17 Parole Vivante
Oui nous sommes vulnérables, brassés émotionnellement, désemparés devant les événements du monde, face à nos propres épreuves… Oui nous avons peur, nous ne comprenons pas tout, oui on nous ment parfois… Mais nous dépendons du Seigneur. Cette dépendance nous sécurise, nous rassure. Nous ne sommes pas livrés à de quelconques manipulateurs. Nous lui appartenons. Il est notre berger. C’est bien là l’essentiel. Ne le perdons pas de vue et recentrons-nous sur lui et notre mission de le refléter.
Alain Stamp
[1] sur https://medium.com/interfaith-now/why-yourchristian-friends-and-family-members-are-so-easilyfooled-by-conspiracy-theories-5c36a835ef07
[2] Directeur associé de l’Institut Billy Graham, Christianity Today.
[3] Ibid
[4] Radicalement ordinaire Éditions BLF page 68.
[5] https://www.foietviereformees.org/alexandresoljenytsine-discours-de-harvard/
[6] D. Bennett est professeur associé de sciences politiques à l’université John Brown. https://www.christianitytoday.com/ct/2021/january-web-only/christian-victoryelection-loss.html?utm_source=twitter&utm_medium=post&utm_campaign=article
[7] https://twitter.com/TheCarolinaDon
[8] https://www.christianpost.com/news/wea-head-biblicalilliteracy-utmost-problem-facing-church.html