À quoi s’attendre pour le monde d’après ? Plutôt qu’une révolution, il semble que nous vivions une accélération de tendances de fond déjà présentes en germe dans notre société. Des tendances à intégrer dans nos fonctionnements d’Église et pour l’évangélisation.
1- La fin d’un occident au progrès sans fin
Le modèle occidental depuis la seconde guerre mondiale a été marqué par une société de croissance, d’abondance et de progrès. Cette tendance commençait à décliner depuis les années 2000. Cette fois une véritable inflexion a lieu. Les pays n’ont pas géré la pandémie de la même façon et l’occident a particulièrement souffert. Le transfert de richesse vers l’Asie s’est accentué pendant que nos pays tentent de maintenir l’économie par des plans de relance sans précédents dans l’histoire et des politiques inflationnistes de grande envergure (la quantité de dollars en circulation a notamment été multipliée par 4,5 en un an. Une tendance moindre mais similaire s’observe pour la zone euro).
Les conséquences sont prévisibles : augmentation massive de la dette, réduction du pouvoir d’achat, augmentation du chômage, troubles sociaux…
L’Occident va retrouver le chemin de la souffrance et d’une vie plus difficile. Nos Églises ont plutôt bien réussi en contexte de croissance. Sauront-elles s’adapter à ce nouveau paradigme où les ressources financières vont diminuer et où notre discipulat devra retrouver une dimension plus forte de souffrance et de sacrifice ?
Beaucoup de chrétiens issus des diasporas ont découvert la foi dans tels contextes. Ont-ils des choses à nous apprendre sur le discipulat souffrant ?
2- L’accélération de la digitalisation
La pandémie a favorisé l’adoption de masse des outils de communication digitale. Là où une appli comme zoom était principalement utilisée pour la préparation de projets internationaux nécessitant de travailler à distance, elle est devenue le quotidien de la plupart des chrétiens de nos Églises.
Cette tendance s’arrêtera-t-elle, la vie normale retrouvée ? Rien n’est moins sûr. Les entreprises ont adopté le télétravail et commencent à en mesurer les bénéfices. Dans un contexte économique difficile, un retour en arrière semble peu probable. De nombreuses startup avaient déjà prouvé qu’une entreprise pouvait être efficiente tout en travaillant à distance. Cette tendance de fond s’accélère.
Le changement dans les modes de travail aura forcément des répercussions sur le fonctionnement des Églises. Comment justifier qu’il faille 20 minutes de route à 30 personnes pour assister à une étude biblique après une journée de travail, alors que ces mêmes personnes auront travaillé, et assisté à des formations à distance dans le cadre de leur profession ? Comment justifier le budget nécessaire à des réunions de comité en présentiel, si les entreprises basculent massivement dans le travail à distance ? Et que dire de la jeune génération qui pousse pour cette adoption en masse ? Une étude réalisée en Angleterre montre que 25% des adultes ont assisté à un service religieux en ligne pendant les confinements, alors que l’assistance générale est de moins de 10% habituellement. Parmi eux, un tiers avait entre 18 et 34 ans ! Des mouvements d’évangélisation comme Alpha ont doublé l’assistance à leur programme en ligne[1]. Il y aura toujours des évènements présentiels, mais un nouveau paradigme s’ouvre qu’il faudra prendre en compte notamment pour l’évangélisation avec des outils adaptés.
3- La fragmentation sociale
La digitalisation s’accompagne d’une diminution des interactions sociales. Les gens croisent de moins en moins de personnes en dehors de leur réseau familial ou de leurs collègues. Paradoxalement les réseaux sociaux numériques qui seraient censés connecter les personnes accentuent encore ce phénomène. Avec ses algorithmes, votre réseau social préféré met en avant les contenus et les personnes susceptibles de vous intéresser le plus. De fil en aiguille vous ne voyez plus que des personnes et des contenus qui vous ressemblent.
La diversité et l’altérité disparaissent au profit de groupes homogènes qui tendent à se radicaliser dans leurs convictions communes à défaut de contradiction. Comment l’Église peut-elle se connecter à toutes ces tribus alors qu’elle est touchée par le phénomène d’entre-soi ? Comment attirer de nouvelles personnes, quand les contacts disparaissent ? C’est là où il nous faut redécouvrir l’incarnation. Cette capacité à être Église au milieu du monde plutôt qu’à côté. Les pasteurs ou les évangélistes « professionnels » n’ont peut-être plus les moyens de pénétrer les réseaux relationnels comme avant ni de faire venir les personnes. Mais l’immense majorité des chrétiens le peut. Par notre famille et notre activité nous avons tous au moins accès à deux réseaux relationnels. Encore faut-il que chaque chrétien soit encouragé à investir du temps dans ces cercles (quitte à renoncer à certaines activités d’Église ?) et équipé pour y apporter un témoignage pertinent.
4- Des communautés de vie brisées
Les mois écoulés ont eu un impact lourd sur nos communautés. C’est sans doute encore plus vrai en dehors. Les violences conjugales et la maltraitance ont augmenté. La solitude s’est accentuée. L’insécurité liée à l’incertitude de l’avenir et aux changements constants de règles a créé un traumatisme profond dont les effets se font déjà sentir. Comme le note la psychologue Gladys K. Mwiti, dans la dernière revue du mouvement de Lausanne : « Une récente méta-analyse de l’impact de la COVID-19 sur la santé mentale fait apparaître une prévalence de 29,6 % de stress, 31,9 % d’anxiété et 33,7 % de dépression. […] les nations semblent obnubilées par le contrôle de la propagation du virus et le traitement médical des personnes infectées, aux dépens des besoins tout aussi urgents en matière de santé mentale »[2].
Il y a là une tendance très inquiétante seulement une année après le début de la pandémie et qui devrait encore s’accentuer dans l’avenir avec la crise socio-économique.
Quelle réponse l’Église peut-elle apporter ?
Le sociologue et historien Rodney Starck[3] note que la croissance explosive du christianisme au 2ème et 3ème siècle a résulté du fait que les chrétiens sont restés présents dans les centres urbains pendant les grandes épidémies. Ils ont ainsi témoigné par leur présence et leur générosité. Quand les communautés de vie souffrent, l’Église souffre aussi. Mais contrairement aux autres elle peut trouver consolation dans le Messie qui a souffert pour elle et apporter cette consolation aux autres. N’est pas dans ce duo incarnation/communauté que l’Église pourra rester en mission dans ces temps particuliers ?
5- L’émergence d’un état plus fort
Les enjeux du terrorisme mondial associés aux enjeux de la crise environnementale favorisent un renforcement de mesures autoritaires. La pandémie a accentué cela dans de nombreux pays. États d’urgence, restrictions de déplacements, fichage, encouragements à la dénonciation, autant d’aspects inquiétants qui peuvent favoriser par la suite l’émergence de régimes plus autoritaires. Jason Mandryk note : « C’est rare, même dans les démocraties libérales, qu’un gouvernement renonce volontairement à un plus grand contrôle sur leurs citoyens une fois que ce contrôle a été obtenu. »[4] Dans notre pays, nous notons que cela s’accompagne de restrictions quant à la liberté d’éducation, d’association et de culte qui laissent entrevoir des temps plus durs pour nos Églises. Si nous y sommes peu habitués, cela a souvent été le lot de l’Église dans l’Histoire et dans bien des endroits du monde encore aujourd’hui.
À chaque fois l’Église a pu tenir en renouvelant sa foi dans la Seigneurie de Christ. C’est lui que nous devons craindre ! N’est-ce pas ce dont nous avons besoin aujourd’hui pour l’évangélisation et dans notre vie d’Église ? Nous rappeler que si Christ le Seigneur est venu pour servir et donner sa vie alors nous pouvons regarder l’avenir avec espérance et servir en suivant ses traces.
Philippe Monnery, directeur développement de FE
[1] Jason Mandryk, Global Transmission, Global Mission – The Impact and Implications of the CoVid-19 Pandemic, Operation World.
[2] https://www.lausanne.org/fr/mediatheque/laml/2021-01-fr/batir-lespoir-et-la-resilience-dans-la-tempete-de-lacovid-19#post-188398-endnote-ref-5
[3] https://www.lausanne.org/fr/mediatheque/laml/2020-11-fr/opportunites-de-manifester-le-royaume-de-dieu-encomblant-certaines-disparites-face-a-la-covid-19
[4] Jason Mandryk, Global Transmission, Global Mission – The Impact and Implications of the CoVid-19 Pandemic, Operation World.