« Écrivez en quelques mots votre définition de l’évangélisation ». C’est par ces mots-là que j’aime commencer mon cours d’introduction à l’évangélisation en première année de l’Institut biblique de Genève depuis 5 ans.
Les années passent et les réponses se ressemblent : « annoncer Jésus », « dire la Bonne Nouvelle ». Et puis soudain un étudiant élargit la conversation : « parler de l’amour de Jésus en parole et en actes. »
Les actes ? Feraient-ils partie de la Bonne Nouvelle ?
Sujet épineux dans notre monde évangélique occidental. Oui, sinon notre message est incohérent. Oui, mais pas trop, sinon on rate le vrai but : le salut des âmes. Non, aimer son prochain c’est important, mais ce n’est pas de l’évangélisation. Oui bien sûr, car l’Évangile entraîne une repentance dans tous les domaines. Un autre avis ?
Le débat dure depuis 60 ans et visiblement ce n’est toujours pas clair, même si la question a fait son chemin. Notamment grâce au mouvement de Lausanne. Nous sommes dans les années 1960, l’apparition des mass-médias et du transport facile favorisent la croissance du monde évangélique. L’évangéliste Billy Graham parcourt le monde et constate le progrès de la Bonne Nouvelle. Avec d’autres leaders évangéliques de premier plan, il rêve d’un congrès mondial où l’on pourra discuter de l’évangélisation du monde. Il aura lieu en 1974 à Lausanne. Pendant une semaine des participants venus de 140 pays réfléchiront à l’évangélisation. Et puis sous l’impulsion du théologien John Stott, ils signeront la déclaration de Lausanne. Parmi les questions abordées : Qu’est-ce que l’évangélisation ?
Pour les occidentaux, c’est très clair, ce qui compte c’est l’annonce de la Bonne Nouvelle. Mais cette fois-là il faut aussi entendre les chrétiens venus du sud. Sous leur influence, on discute alors de l’annonce de l’Évangile dans les sociétés où la souffrance est davantage présente, où les chrétiens sont confrontés comme leurs concitoyens à l’oppression ambiante. Comment dire l’Évangile dans ces contextes de crise ?
Sous l’influence de théologiens sud-américains comme René Padilla ou Samuel Escobar, le ton change. Oui « Évangéliser c’est répandre la Bonne Nouvelle », « l’évangélisation elle-même est la proclamation du Christ » mais « Notre présence chrétienne dans le monde est indispensable à l’évangélisation » [1].
Alors que l’occident écoute l’Église souffrante, la question prend un autre sens. L’article 5 de la déclaration de Lausanne s’en fait écho : « Nous affirmons que Dieu est à la fois le Créateur et le Juge de tous les hommes ; nous devrions par conséquent désirer comme lui que la justice règne dans la société, que les hommes se réconcilient et qu’ils soient libérés de toutes les sortes d’oppressions. L’homme étant créé à l’image de Dieu, chaque personne humaine possède une dignité intrinsèque, quels que soient sa religion ou la couleur de sa peau, sa culture, sa classe sociale, son sexe ou son âge ; c’est pourquoi chaque être humain devrait être respecté, servi et non exploité. Là aussi, nous reconnaissons avec humilité que nous avons été négligents et que nous avons parfois considéré l’évangélisation et l’action sociale comme s’excluant l’une l’autre. La réconciliation de l’homme avec l’homme n’est pas la réconciliation de l’homme avec Dieu, l’action sociale n’est pas l’évangélisation, et le salut n’est pas une libération politique. Néanmoins, nous affirmons que l’évangélisation et l’engagement sociopolitique font tous deux partie de notre devoir chrétien. Tous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ. Le message du salut implique aussi un message de jugement sur toute forme d’aliénation, d’oppression et de discrimination. Nous ne devons pas craindre de dénoncer le mal et l’injustice où qu’ils soient. Lorsque les hommes acceptent le Christ, ils entrent par la nouvelle naissance dans son Royaume et ils doivent rechercher, non seulement à refléter sa justice, mais encore à la répandre dans un monde injuste. Le salut dont nous nous réclamons devrait nous transformer totalement dans notre façon d’assumer nos responsabilités personnelles et sociales. La foi sans les œuvres est morte. » [2]
A l’heure où l’Europe redécouvre les crises en série et où le progrès sans fin semble derrière nous, il devient essentiel de redécouvrir cette vision intégrale de l’Évangile, qui est une bonne nouvelle non seulement pour l’âme, mais pour la personne entière.
Puisse le Seigneur conduire son Église à dire l’Évangile et à le vivre à l’image de Christ. Vous allez découvrir, tout au long de ce journal, comment Dieu se sert des temps de crise pour faire briller l’espérance de l’Évangile, en parole et en actes.
Philippe Monnery, directeur de France évangélisation
[1] Extraits de la déclaration de Lausanne – article 4 – La nature de l’évangélisation. Consultable en ligne : https://lausanne.org/fr/mediatheque/covenant/la-declaration-de-lausanne
[2] Déclaration de Lausanne – Article 5 – responsabilité sociale du chrétien. Consultable en ligne : https://lausanne.org/fr/mediatheque/covenant/la-declaration-de-lausanne