Jésus faisait ce reproche aux leaders de son temps : « Vous savez discerner l’aspect du ciel et vous ne pouvez discerner les signes des temps. » (Matthieu 16.3)
Le même danger nous guette aujourd’hui. Le monde devient de plus en plus complexe et tendrait à nous amener au pessimisme. Pourtant, Dieu est souverain sur toutes ces choses et notre priorité est de proclamer la bonne nouvelle à toute la création. Pour cela, nous devons discerner les signes du temps.
Le principal risque pour les leaders de l’Église et pour les oeuvres comme FE est l’aveuglement institutionnel : une espèce de myopie où nous voyons le monde au travers de nos propres lunettes au lieu de le voir tel qu’il est vraiment. L’aveuglement institutionnel se produit quand nous avons des gens qui viennent tous de la même culture, du même langage, de la même origine ethnique ou de la même dénomination : nous devenons aveugles.
Il est difficile de se projeter sur 60 ans mais nous pouvons entrevoir dans les signes d’aujourd’hui ce que le monde va devenir.
Le futuriste chrétien britannique Patrick Dixon analyse l’avenir autour de 6 axes qu’il résume avec l’acronyme F.U.T.U.R.E (futur en anglais).
Premier axe : FAST (RAPIDE)
Le monde s’accélère et change de plus en plus vite. La technologie, la mode évoluent de plus en plus vite et cela oblige les leaders dans le monde entier à être capables de répondre rapidement aux évènements exceptionnels qui ont lieu.
Avec plus de mobiles sur terre que d’humains en 2015 ou encore avec l’arrivée de technologies comme les Google Glass le monde devient hyper connecté et les informations se diffusent de plus en plus vite.
Le moindre événement peut amener une décision rapide et marquer le monde à tout jamais. Que l’on pense à la catastrophe de Fukushima, aux révolutions arabes ou, dans le domaine religieux, à la volonté du pasteur Terry Jones de brûler le coran.
La nécessité de réactions rapides donne un pouvoir colossal aux émotions au détriment de la raison. Les émotions suscitées par un événement, couplées avec la rapidité de la diffusion à l’échelle planétaire, ébranlent le monde.
Deuxième axe : URBAIN
Cet axe est lié à tous les changements démographiques. Voici quelques données à prendre en compte :
– L’ultra-urbanisation avec 300 millions de néo-urbains en Chine en 2025, 400 millions en Afrique.
– Le retour de l’Asie sur le devant du monde avec 40 % de l’économie en Asie en 2015, ramenant à un équilibre proche de celui existant avant la révolution industrielle.
– La moitié de la population mondiale âgée de moins de 25 ans.
– Chaque mois qui passe, un gain d’espérance de vie d’une semaine, notamment à cause des progrès scientifiques.
La nécessité en Europe d’avoir 8 couples pour produire un seul arrière petit enfant, à cause d’une croissance démographique négative. Cela veut dire que certains peuples sont en « voie de disparition ». Faute de ne plus savoir faire des enfants, ils sont forcés d’avoir recours à l’immigration.
Troisième axe : TRIBAL
L’une des forces les plus puissantes dans le monde aujourd’hui concerne le phénomène d’appartenance et de culture. Le tribalisme concerne le langage, les marques. Chaque marque a une tribu, chaque équipe a une tribu, chaque compagnie est une tribu de tribus. Cette réalité est décuplée par les médias sociaux qui permettent aux tribus de se fédérer.
La tribalité renforce le pouvoir des individus. Un blogueur influent peut, par exemple, construire une tribu de dizaines de milliers de personnes en quelques années, diffusant ainsi ses idées à une échelle planétaire.
Dans un monde devenu incompréhensible, les tribus rassurent à cause de leur authenticité. Les gens préfèrent écouter les conseils d’amis avec qui ils sont en relation que ceux d’experts, de politiques ou de scientifiques.
Quatrième axe : UNIVERSEL
L’opposé de la tribu c’est l’universalisme. La globalisation ne cesse de progresser avec l’émergence d’une culture globale influencée par des grandes marques, la prépondérance de l’anglais et l’accès à internet généralisé.
Dans cette culture mondiale, Wikipédia (reconnue aujourd’hui aussi fiable que l’Encyclopaedia Britannica sur les articles de référence) devient une banque de savoir universelle et le Globish (anglais simplifié de 5 000 mots) s’impose comme nouvelle langue universelle.
Les mouvements de personnes s’accélèrent au fur et à mesure que le monde se rétrécit pour devenir de plus un village global.
Cinquième axe : RADICAL
Nous assistons à la mort des traditions politiques droite-gauche et leur remplacement par l’activisme autour d’enjeux uniques. Des mouvements activistes qui mènent campagne sur tous types d’enjeux se multiplient. Il s’agit souvent de très petits groupes, mais des groupes capables de transformer notre société sur des enjeux éthiques, écologiques ou politiques.
Les messages radicaux unissent les uns autant qu’ils terrifient les autres, notamment dans le domaine moral.
Les gens s’unissent de plus en plus autour de causes ponctuelles appuyées par les réseaux sociaux et relayées par des sites de pétitions comme Avaaz : 40 000 000 membres, soit bientôt l’équivalent du corps électoral français.
Sixième axe : ETHIQUE
Comment vivons-nous dans un monde fou, qui change tellement vite, un monde où il y a tellement d’enjeux urbains, démographiques et commerciaux ? Le monde se fragmente en des dizaines et des dizaines de tribus, d’une telle façon que nous avons l’impression de perdre notre identité dans quelque chose qui devient de plus en plus universel.
La complexité de ce monde et des enjeux ramène l’éthique à une place prépondérante où elle est portée par des tribus radicales.
Comme le dit Patrick Dixon, « Notre société réalise aujourd’hui qu’une stratégie pour créer de la valeur pour les actionnaires sans mission claire, fondée sur des valeurs éthiques solides, est un non-sens complet. En fait, ceci s’est avéré être l’un des moyens les plus rapides de détruire une entreprise globale. »
L’universalité du monde amène aux yeux et aux oreilles de ce monde des enjeux éthiques jusque-là peu connus ou ignorés. La pauvreté, la bioéthique ou les conditions de travail en Asie deviennent des enjeux planétaires.
Deux visions du futur :
Lorsqu’on regarde ces six axes concernant le futur, deux visions totalement opposées apparaissent. D’un côté, il y a un monde rapide, universel et urbain. C’est le monde des grandes firmes, celui de Google, d’Apple et de Coca-Cola ; un monde qui donne le vertige et qui paraît incontrôlable.
A l’opposé, se dessine un monde très radical dans sa manière de penser, conduit par une éthique et tribal avec des petits groupes ultra-connectés.
Patrick Dixon a posé la question suivante à des leaders dans le monde entier : « Imaginez un groupe d’un petit nombre de personnes très radicales, conduites par des valeurs fortes et mobilisés comme une tribu. Quel pourcentage de votre marché, de votre audience, de vos clients, de vos employés ou de vos actionnaires devrait-il être pour que cela change complètement votre stratégie ? »
Réponse : moins de 2 %
Paradoxalement, plus le monde devient universel, rapide et urbain, plus le rôle des tribus radicales aux valeurs fortes devient puissant.
Se positionner pour le futur
Pour une organisation, penser une stratégie pour le futur revient à prendre en compte les 6 dimensions et à se positionner en particulier sur une ou deux d’entre elles.
Voici à quoi cela pourrait ressembler pour une oeuvre comme France Évangélisation :
Six dimensions à prendre en compte :
Rapide :
• Utilisation de la technologie comme vecteur pour la proclamation de l’Évangile et la mobilisation.
• Écoute d’un monde en permanente mutation.
• Utilisation des potentiels d’un monde de plus en plus petit (facilité à voyager).
Urbain :
• Intégrer les nouvelles données démographiques (notamment les populations immigrées).
• Viser une approche globale permettant d’atteindre les sous cultures et les différentes couches de la société.
Tribal :
• Réaliser et engager la diversité au sein de notre société.
• Développer une approche tribale dans notre évangélisation, notre mobilisation, notre communication.
Universel :
• Jouer notre rôle dans la mission globale en apportant nos spécificités.
• Rester à l’écoute d’un monde où tout est interconnecté.
Radical :
• Oser sortir des sentiers battus et prendre des positions à la marge.
• Assumer des positions sans compromis qui ne laisseront pas indifférent mais susciteront un mouvement.
Ethique :
• Rester ferme dans l’éthique de l’Évangile.
• Rester enracinés sur l’Écriture et persévérants dans la prière.
• Rester fidèles à nos valeurs et notre histoire.
Deux axes sur lesquelles FE devrait se positionner en particulier
Tribal :
• FE a l’avantage d’avoir une institution légère tout en étant au cœur d’un mouvement beaucoup plus large (R2E, FDE). Ces deux aspects, couplés à une vision novatrice du ministère d’évangélistes, permettent d’opter pour un positionnement tribal afin de mobiliser les évangélistes.
Radical :
• L’Église, comme le monde, attend l’émergence de tribus radicales.
• L’Évangile est un message radical au sein d’une société postmoderne.
• La proclamation est un moyen d’évangélisation radical qui doit être maintenu au sein d’une évangélisation holistique et globale.
Philippe Monnery