« Est-ce que la crise sanitaire que nous traversons sera un blizzard, un hiver, ou le début d’un âge de glace ? » (Andy Crouch, Mars 2020). Disons-le tout de suite : je me suis planté. Pour moi la crise sanitaire devait être au plus un week-end d’automne où il pleut beaucoup dehors. De quoi se faire une petite soupe chaude, un feu dans la cheminée, des grosses chaussettes aux pieds, et vite sous la couette. Tout faux. Un an plus tard, la crise sanitaire est encore là. L’hiver est passé. La reprise à la normale n’est prévue qu’en 2024. Est-ce que cela la qualifie d’âge de glace ?
Christopher Brittain le dit très bien : « Ce que cette expérience nous aura démontré, c’est combien nous sommes enfermés dans des structures, routines et schémas bien rodés qui formatent le quotidien de nos vies. Nous sommes généralement inconscients de leur présence, jusqu’à ce qu’ils soient soudainement interrompus et remis en question. » La soupe au coin de la cheminée ne suffira pas. Ou ne suffira plus. La crise nous met à nu, et elle nous révèle plus que de raison.

Soudain plusieurs questions émergent :

Question sociologique : comment faut-il vivre ? Ou la recherche du sens de la vie, et de ses priorités. On apprend que 70% des jeunes ont eu recours à l’astrologie lors du premier confinement pour valider leur réorientation de vie. Où dois-je vivre, comment dois-je vivre, pour quoi dois je vivre ?
Le monde se pose des questions, et l’Église aussi devrait s’en poser. Quels sont les effets de la pandémie sur nos ministères ? Qu’est-ce que la pandémie a révélé de nos schémas, nos routines, nos structures ? Sont-ils aptes à faire traverser l’âge de glace ? Je vois au moins quatre défis : théologique, psychologique, sociologique et écologique. Quatre défis qui révèlent la dimension du péché dans nos vies, notre besoin de rédemption, y compris de celui de nos ministères.

Question épistémologique : que savons-nous au juste ? Comme le dit Habermas, « Nous devons acter aujourd’hui le principe que nous ne savons pas ». Exit les sachants !

Question anthropologique : qui sommes-nous ? Ou la remise en cause d’un côté de la foi dans une écologie naïve (l’homme doit retourner à la nature, qui au final se révèle comme létale), et de l’autre la foi dans le Transhumanisme (l’homme doit devenir machine pour s’extirper de la contingence, sauf que la science sur ce coup nous a laissés en plan).

1- Le défi théologique : contrat ou alliance ?

Quel Évangile avons-nous prêché ? Cet évangile nous permet-il de survivre à l’âge de glace ? Avec une chute de 30% des fréquentations de l’Église, on peut se demander : notre évangile porte-t-il en lui des graines de résilience ? Dans un article paru dans un journal de missiologie britannique, mes collègues constatent que trop souvent, notre évangile a été transactionnel. Si tu fais ça pour Dieu, alors il fera ça pour toi. Nous parlons souvent d’une décision personnelle. Comme devant un contrat, nous voulons nous assurer que nous avons bien lu toutes les lignes, y compris celles écrites en tout petit. Nous levons la main, nous signons, mais pour quoi au juste ? J’ai été surpris de constater, lors de la première vague, que deux types de prières fleurissaient sur les réseaux sociaux : « Seigneur, délivre nous de la pandémie » et « Seigneur, protège-moi de la COVID ». Nos prières reflètent notre évangile. Un évangile de prospérité qui n’a pas de case à cocher quand la pandémie s’invite. Disruption. « Nous sommes convaincus qu’il faut passer à un autre évangile, disent mes collègues britanniques. Il y a dans la mémoire de l’Église une autre histoire, celle d’un peuple qui n’a pas besoin d’être formaté par des constructions sociales, par le consumérisme, par l’individualisme. Notre vocation est enracinée dans la réalité de Christ en nous, et par conséquent de sa relation à nous. Nous savons que sans lui, nous ne pouvons rien faire. L’alliance est au cœur de notre appel. Pas le contrat. Notre vocation n’est pas d’être utile, mais d’être fidèle. » (JMP, Septembre 2020). Alors nous prions : « Seigneur, montre-nous comment traverser cette pandémie avec toi, tout en restant fidèles à ton appel au monde ».

2- Le défi psychologique : ou l’art du deuil

Certains attendent que ça passe. Ils sont repartis couper du bois pour alimenter le feu dans la cheminée. Les chaussettes sont trouées, que nenni, tout ne redeviendra pas comme avant. D’autres veulent avancer, vers un futur incertain. Nathan Kirkpatrick, pasteur anglican, suggère : « Avant de pouvoir imaginer un nouveau lendemain, j’ai besoin de pleurer – et comme pasteur, accompagner les autres à pleurer. Pleurer ce que nous avons perdu. Il y en a certains qui nous somment de mettre nos larmes de côté, le temps que la crise passe. Ma paroisse ne peut plus attendre.


Nous devons pleurer tout ce que nous avons perdu, et tout ce que nous perdrons encore – voyager, se marier, partir en vacances, travailler, se retrouver en famille, avec nos amis, redonner une dose de confiance à nos leaders politiques – tout ceci, nous devons pleurer. » « Jésus pleura ». Le verset le plus court de la Bible qui en dit long sur notre Dieu. Nous adorons un Dieu qui pleure. Si l’Évangile que nous proclamons est alliance, il est aussi compassion. Ai-je pleuré cette dernière année ? Ai-je appris aux autres à pleurer ?

3- Le défi sociologique : apprendre à vivre ensemble

C. Brittain nous peint la société post- COVID : « Elle nous apprendra à vivre en co-dépendance pour retrouver le chemin de la fraternité, du vivre ensemble, en tant que bons voisins sur la planète. Ainsi, la leçon morale de cette pandémie surpasse l’idée darwinienne d’un moi qui surgit par-delà l’agonie de la mort. Au-delà d’un plus grand moi, il nous faut découvrir un plus grand nous ; une nouvelle façon de vivre ensemble, plus résiliente, plus robuste. » Ce défi sociologique, doit d’abord se vivre en Église. Sinon, notre message ne sera pas crédible. Seul un Évangile fondé sur une théologie de l’alliance nous permettra de dépasser nos moi excessifs, pour devenir un nous en lui.

4- Le défi écologique : recouvrer une vision biblique de l’écologie

Avons-nous une place pour la nature dans notre doctrine du péché ? Paul nous rappelle qu’elle aussi, attend la rédemption. Comme le souligne l’Engagement du Cap : « Si Jésus est Seigneur de toute la terre, nous ne pouvons dissocier notre relation au Christ de la façon dont nous agissons vis-à-vis de la terre. En effet, proclamer ce que dit l’Évangile : « Jésus est Seigneur », c’est proclamer l’Évangile qui inclut la terre, puisque la seigneurie du Christ s’étend sur toute la création. Le soin de la création est ainsi un aspect de l’Évangile qui entre dans le cadre de la seigneurie du Christ. » (EdC I.7.A).


À l’heure où j’écris ces lignes, mon dernier Matthew fait son stage de 3e à A-Rocha. Est-ce la place d’un évangéliste ? Oui. Ne serait-ce que pour témoigner à ces milliers de personnes qui chaque semaine empruntent les sentiers de la propriété des Courmettes pour observer la nature et s’y recueillir. La nature, autre temple de Dieu ? Un vieux cantique ressurgit de ma mémoire :
Quand je vois le ciel,
Oeuvre de tes doigts,
La lune et les étoiles que tu créas.
Qu’est donc l’homme, ô Éternel ?
Que tu prennes garde à lui ?

Notre évangile est-il devenu trop citadin, au point de ne plus pouvoir contempler Dieu dans le ciel ? La pandémie a des effets salutaires. Elle déroute nos schémas pour nous éclairer sur les déficits de notre évangile. À la quadri-fracture du péché à la création (théologique, psychologique, sociologique et écologique), il nous faut répondre avec tout l’Évangile : l’alliance de Dieu avec son peuple qui brille dans le monde entier. Saurons nous nous repentir pour mieux repartir ?

Raphaël Anzenberger, président de France évangélisation