Qui parle d’évolution, parle de changement. Et c’est en cherchant à comprendre ce qui a changé que nous identifierons quelques opportunités à saisir pour le développement de France Évangélisation.
Ce qui a changé…
La société
Le plus grand changement, dont France Évangélisation a été le témoin depuis sa création, est le passage d’une société moderne à une société post-moderne. Cette évolution majeure a profondément modifié le rapport à la religion de nos contemporains. Je retiens et résume les évolutions les plus significatives. Elles serviront de tremplin à la seconde partie de notre réflexion.
Au début des années soixante, la modernité promettait le bonheur par la connaissance et les progrès scientifiques. Un savoir universel, fruit de la science, devait permettre à l’humanité toute entière l’avènement d’une nouvelle ère de prospérité et de bonheur durable.
Aujourd’hui, à notre époque post-moderne, nul besoin d’être un spécialiste des sciences sociales pour constater que la modernité n’a pas tenu ses promesses. Mais qu’elle a, en outre, généré ses propres contre-valeurs. La raison a cédé la place à l’irrationalisme. L’individu est devenu sa propre norme. Ce qui est vrai est vérifié par l’expérience bien plus que par l’exercice de la raison. Si la société moderne était résolument tournée avec foi vers l’avenir, la société actuelle vit dans l’instant présent préférant l’acquis à la promesse, c’est-à-dire le bonheur ici et maintenant.
L’évangéliste-type
Les deux photos ci-dessus illustrent de manière assez singulière ces deux époques. Cela saute aux yeux. Alain Choiquier est seul sur ce cliché qui date des années quatre-vingt. Son vis-à-vis, c’est celui qui regarde la photo : il souhaite le défier par la confrontation d’idées, poing levé (invitation au débat d’idée ou expression de la certitude qu’apporte la foi ?) et Bible en main (une référence universelle). La photo ne parle pas, mais on entend l’évangéliste dire « je vais vous démontrer que la Bible est la Vérité ». Un tel cliché, rassurant à son époque, évoque aujourd’hui plutôt une tentative de manipulation.
Le cliché de droite reflète de la même manière les valeurs de notre époque : photo de groupe (identification à une tribu qui a des valeurs communes), mise en avant des différences ethniques, de styles, et d’âges. La position bras dessus bras dessous rend sensible la nécessité des liens fraternels qui relègue au second rang le lien structurel, c’est-à-dire être un agent d’une même société missionnaire. La Bible a disparu (sur la photo !) parce qu’elle n’est plus connue comme un objet emblématique. Ce qui attire, c’est l’ambiance. La joie et le bonheur exprimés interpellent : comment font-ils pour vivre ici et maintenant cette expérience de bonheur ?
C’est imparable, nous reflétons l’époque dans laquelle nous vivons même chez France Évangélisation !
Le monde évangélique français
Sur la même période, les évolutions du monde évangélique sont tout aussi significatives. La « modernité évangélique » est caractérisée par quelques grands débats qui opposent et divisent ses membres : l’eschatologie, le renouveau charismatique, l’œcuménisme et… l’évangélisation. En effet, à la fin des années 60 se pose la question de la bonne articulation entre l’action sociale et l’évangélisation. Laquelle faut-il privilégier ? Pour les uns, ce qui compte, c’est la proclamation de l’Évangile ; l’action sociale ne peut sauver l’homme de son péché. Pour les autres, il n’y a pas meilleure prédication de l’Évangile que l’Évangile incarné par l’action sociale. Le débat est rude, même en France. La minorité évangélique demeure ferme dans la nécessité de la prédication de l’Évangile et regarde avec méfiance du côté du protestantisme classique où les oeuvres sociales ont, pris au fil des décennies, une orientation humaniste voire politique.
Les travaux du comité de Lausanne permettront un retour à la paix sur le sujet et une sortie par le haut. Le congrès de Pattaya en 1982, puis le congrès de Lausanne II en 1989 à Manille, affirment la nécessité de l’action sociale comme partie intégrante de la mission d’évangélisation de l’Église.
À la fin des années 1980, les évangéliques français prennent alors conscience qu’il n’est pas nécessaire d’opposer les deux, mais que « évangélisation » et « action sociale » sont deux partenaires au service d’une seule cause : un Évangile incarné et proclamé. Dans les années 1990, « le chrétien dans la cité » devient alors une thématique récurrente dans les médias évangéliques. Toujours durant cette période, chaque courant évangélique continue plus ou moins sa mission d’évangélisation ; certains plus que d’autres intègrent l’action sociale dans leur pratique. Chacun travaille de son côté sauf durant les campagnes de Billy Graham en France.
Le comité de Lausanne et l’Alliance Évangélique Française organisent en 2005 à Lyon une consultation nationale sur l’Évangélisation dans notre pays. Presque tous les courants évangéliques sont réunis autour d’une même cause.
Un des effets significatifs dans la durée auquel cet évènement aura contribué, est la dynamique « 1 Église pour 10 000 habitants ». À la fin des années 2000, les évangéliques français prennent conscience qu’il est nécessaire de redevenir intentionnel dans l’implantation de nouvelles Églises et celles-ci naissent là où l’Évangile est proclamé.
En même temps, les relations entre évangéliques se dégèlent : il y a dialogue, demande de pardon et concertation. Nous sommes au début de ce qui va devenir le CNEF : porteur et amplificateur d’une véritable vision d’évangélisation par l’implantation de nouvelles Églises dans notre pays.
En résumé, nous sommes aujourd’hui dans un contexte évangélique français marqué par une préoccupation commune (via le CNEF) de proclamation de l’Évangile en France (implantation de nouvelles Églises) de manière incarnée (en actions et en paroles) et pertinente pour notre société (contexte post-moderne).
Comment France Évangélisation peut-elle déployer sa mission dans ce contexte ?
Tout faire pour favoriser la proclamation de l’Évangile.
La postmodernité, sensible bien plus que la modernité aux choses spirituelles, est plus ouverte à l’Évangile. Ce constat ne dit rien de la méthode de communication de notre message. Mais il est au moins nécessaire d’adapter l’effort aux besoins par la multiplication d’évangélistes.
Oser remettre en question certaines pratiques.
Si France Évangélisation est en train de repenser les modalités de sa mission, il est nécessaire de s’interroger sur certaines pratiques de l’évangélisation : le porte à porte, les campagnes nationales, certaines formes de plein air, l’invitation d’un évangéliste « à froid » (c’est-à-dire lorsqu’il est parachuté dans une Église locale pour quelques soirées)…
Dans le contexte de la postmodernité, la possibilité de dire et d’expliquer l’Évangile se mérite. Elle repose sur la nécessité d’une relation de confiance bâtie au préalable entre le croyant et l’incroyant. Nos contemporains ont besoin de voir, de vérifier par notre vécu l’authenticité de nos paroles. C’est la preuve par l’expérience.
Être en capacité de s’adresser à de nouvelles cultures et sous cultures qui cohabitent aux alentours de l’Église locale.
La société postmoderne est bien plus hétérogène que son aînée. Le mode de mise en relation entre individus se fait en fonction de valeurs, de goûts, d’origines culturelles ou ethniques. Les personnes qui se retrouvent selon ces critères forment alors l’équivalent d’une tribu. Elle a ses propres codes de communication et de relation. On ne peut envisager l’évangélisation de ces nouvelles tribus sans comprendre leur fonctionnement et sans être en mesure de s’y identifier. Il y a un besoin criant de compétences missiologiques pour toucher des catégories aussi variées que les populations étrangères, les rastas, les adeptes de mode de vie alternatif, les bobos, les hipsters, les homosexuels, le 3e âge, etc. L’Église locale ne peut à elle toute seule comprendre les phénomènes sociologiques complexes qui l’entourent.
Collaborer avec les Églises locales dans une perspective plus large que l’évènementiel.
Ainsi, une aide extérieure à l’Église locale pour élaborer dans la durée une vision et une méthode d’évangélisation adaptées à son environnement, pourrait se révéler fort utile. Dans le temps passé, la venue d’un évangéliste était le point d’orgue d’un effort d’évangélisation préparé en amont. Aujourd’hui, cette venue doit se positionner comme un maillon d’une chaîne que représente le projet d’évangélisation de l’Église. Un projet qui ne se construit pas autour de l’intervention d’un évangéliste, mais qui réponde de manière pertinente tant dans les actes que dans les paroles aux besoins de ceux qui ne connaissent pas Christ.
Eric Waechter, secrétaire-général du Réseau FEF